Le Monde – 20 juin 1999

Des lecteurs publics lisent haut et fort ce que d'aucuns lisent tout bas

« DÉLICIEUX » : le qualificatif aurait aussi bien pu s'appliquer au dîner. Point d'orgue du cours de cuisine donné à une petite troupe d'amateurs par Paul Blouet, chef du restaurant parisien L'Impatient, le repas était effectivement excellent. Mais c'est à d'autres nourritures que Pierre, l'un des convives, fait ainsi allusion : celles que Jean-Paul Carminati et Bernhard Engel étaient venus offrir aux gourmets.
Gastronomie oblige, les deux lecteurs, conviés par le restaurateur, avaient eux aussi concocté un menu. Après l'entrée, une piquante « idiotie » de l'écrivain turc Nasr Eddin Hodja, malicieusement interprétée par Bernhard Engel, laisse bien augurer de la suite. D'abord intrigué — toute l'assemblée n'était pas au courant de la surprise du chef —, le public est vite apprivoisé. Et, alors qu'elles sont déjà retroussées dans un demi-sourire, les babines finissent de s'élargir quand Jean-Paul Carminati met en bouche le brillant article de La Physiologie du goût, consacré par Brillat-Savarin à la suprématie de l'homme.
Les lecteurs, heureusement, attendront que les appétits soient assouvis avant d'attaquer quelques morceaux de choix, fort savoureux, mais peu propices à ouvrir l'estomac : les souvenirs de collège d'un Courteline obligé, par son professeur de latin, d'avaler l'œil vitreux d'une gélatineuse tête de veau, ou le récit par Albert Londres d'une hallucinante, bataille de macaronis au cours d'Un repas chez les fous.

EXCITANTS BALZACIENS

On rit un peu jaune, et la liqueur que, via Maupassant, maître Chicot sert à la mère Magloire pour mieux l'aider à passer ne sera pas de trop pour aider à la digestion.
Un petit coup d'excitants balzaciens avec Café, thé et chocolat puis deux pousse-au-crime d'une étonnante cuvée empruntée à l'écrivain espagnol Max Aub finiront de pimenter l'affaire; la tablée est rassasiée. Cependant, avant de se séparer, plusieurs marmitons, désireux de prendre plus longuement langue avec certains auteurs, notent les références des extraits qu'ils ont tout particulièrement goûtés.
Donner à entendre pour mieux donner à lire: telle est précisément l'ambition des Livreurs, auxquels appartiennent Bernhard Engel et Jean-Paul Carminati. Renouant avec l'ancienne sociabilité des lectures collectives, ils prêtent vie aux voix habituellement enfermées dans des feuillets de papier, et se font les porte-parole d'auteurs variés, classiques et contemporains, célèbres ou oubliés.
Chaque membre de l'équipe apporte ses trouvailles et ses marottes. Janine Renaudineau, l'une des fondatrices de la BPI de Beaubourg, aime à faire partager son intérêt pour les méconnus du XVIIe siècle. « Outre le fait de satisfaire au besoin, très humain, d'écouter des histoires, cette approche, estime-t-elle, permet à de nombreux auditeurs de découvrir les plaisirs de la lecture, ou de ces lectures-là. »
Et, de fait, Sylvie, comptable chez Total, ne lira peut-être pas, dans leur intégralité, les quatre mille pages des Tableaux de Paris dressés au XVIIIe siècle par Louis Sébastien Mercier; mais elle a beaucoup apprécié ceux que, de sa voix bien timbrée, Jean-Paul Carminati est venu proposer sur son lieu de travail. D'ailleurs, depuis qu'à l'invitation du comité d'entreprise un lecteur vient régulièrement chez Total, l'auditrice assidue fait moisson d'indications bibliographiques « pour plus tard ».

L'AMOUR, ÉVIDEMMENT

Tous les textes, cependant, ne passent pas avec le même succès la rampe de la lecture à haute voix. Et ce indépendamment de leur qualité littéraire, comme de l'art du lecteur, qui doit savoir habiter les mots sans les charger d'effets trop appuyés. « Le passage choisi doit être court ne pas dépasser une dizaine de minutes, et se suffire à lui-même, sans qu'on ait besoin de s'étendre sur le contexte. C'est parfois un événement marginal dans le reste du roman, mais qui constitue une histoire en soi », explique Karine Piotrkowska, responsable du recrutement dans une entreprise industrielle, quand elle ne sélectionne pas des oeuvres pour Les Livreurs.
Ces derniers piochent dans un répertoire aux thématiques variées, mais peuvent tout aussi bien concevoir un programme à la carte pour des particuliers. L'amour, évidemment, était à l'honneur dans le choix proposé par Bernhard,Engel aux mariés qui lui avaient demandé d'intervenir, entre le fromage et la pièce montée.
En revanche, pour son anniversaire, Nicole a laissé toute liberté au lecteur, ne désirant, elle-même, qu'être étonnée. Une petite fable sur le bonheur de Christian F. Gellert, auteur allemand populaire il y a deux siècles, a d'abord rassuré quelques invités, inquiets du pensum ; puis, avec une noire rasade de Fred Kassak, les plus sombres ont été conquis. La magie du verbe avait agi.

Caroline Helfter