Libération – Samedi 9 et dimanche 10 décembre 2000

L’HEURE DES LISEURS

Au commencement était le livre. Dont la voix (proche) fait bruisser la langue à l'oreille de l'enfant qui ne sait pas encore lire. C'est ainsi que Dominique Vannier, petite, apprit à lire-en écoutant son père, ouvrier chez Michelin, lui lire des livre. Sa passion pour les textes vient de là, son plaisir à lire à haute voix aussi. En 1997, travaillant dans un cabinet de conseil en management, elle pousse la porte de «Les uns et les autres», un bar-restaurant près de la Nation. Jean-Paul Carminati, un avocat, y déclame des textes. Jean-paul Carminati, Bernhard Engel, Dominique Vannier et quelques autres, fondent «Les Livreurs» l'année suivante. L'équipe tourne aujourd'hui avec 8 à 10 lecteurs et des auteurs fétiches comme Francis Mizio. Outre 1es réunions du jeudi, il y a les «randonnées littéraires» qui allient marche et lecture; les «bals à la page» qui commencent par un cours de danse (« histoire de transpirer un peu et de faire connaissance »), suivi de 25 minutes de lecture, une heure de bal et on remet ça — la semaine dernière à Bergerac c'était un «bal à la page poésie», pour «Livres en fête», des bals «polar».

Halls de gare. Il y a encore la "Boitalire», inaugurée la semaine dernière à Colmar, un parallélépipède transparent pouvant se poser dans les halls de gare ou dans les rues piétonnes; les lectures sollicitées par les gros comités d'entreprise, d'autres dans les trains menées avec la SNCF sur des lignes de banlieue, cette lecture sur une plage de Dunkerque ou la participation au festival de «Billion en voix» en Auvergne. Et aussi ces stages de formation de lecteurs à haute voix organisés par les Livreurs (pour animateurs de bibliothèques, jeunes acteurs sociaux). Enfin, ce vaste chantier de lectures à travers la France qui se met en place avec la Fondation du Crédit mutuel pour la lecture et visant les adolescents. Le credo est toujours le même : « faire passer notre plaisir de lecture en lisant à voix haute», explique Dominique Vannier. Et le but récurrent: «donner envie de lire». La voix c'est la voie magique.

Ce n'est pas une voix neutre, Mais une aimante, celle qui à affaire avec cette «musique du sens» dont parle Roland Barthes, cette «utopie» que forme « le bruissement de la langue» Ce n'est pas non plus un corps qui s'agite. «Un acteur qui lit un livre tout haut, note Marguerite Duras, n'a rien à faire d'autre~ rien que garder l'immobilité, rien qu'à porter le texte hors du livre par la voix seule, sans les gesticulations pour faire croire au drame du corps souffrant à cause des paroles dites alors que le drame tout entier est dans les paroles et que le corps ne bronche pas.» Ce n'est pas (ou alors, c'est assommant) une voix détachée, cela tient de l'amitié («lecture est une amitié», disait Proust) et de l'intimité.

JEAN-PIERRE THIBAUDAT