L’EXPRESS – semaine du 14 au 20 mars 2002

AU RYTHME DES PAGES : LES LIVREURS
Se remplir les oreilles de beaux textes, puis remuer les orteils sur la piste de danse. Mélanger Sade et les Stones, Marivaux et Madonna : c'est ce que proposent les Livreurs, quatre fous de littérature bien décidés à faire de la lecture à haute voix un sport tout terrain. « On nous a dit que les salles de concert n'étaient pas des lieux adaptés à la lecture, rappelle Dominique Vannier, l'une des organisatrices de ces Bals à la page. Que les gens n'allaient jamais vouloir s'arrêter de danser. Ou, inversement, qu'ils n'oseraient pas se mettre à swinguer. » Et pourtant... Ce soir, à La Boule noire, une salle de Pigalle, quelque 250 quadras, ados, mamies et minettes survoltés se prêtent au jeu de bonne grâce. Ils se trémoussent pendant vingt minutes sous la boule à facettes. Puis se rassoient, sagement, pour écouter un chapitre de Benacquista, suivi d'un extrait de T. C. Boyle. Le secret du succès ? Un cours de salsa, de rock ou de madison (prélude aux premières lectures, radical pour décoincer les timides !), des textes enlevés... Sans oublier un DJ efficace, qui enchaîne les tubes d'hier et d'aujourd'hui.

Outre ces bastringues, les Livreurs, mots-nomaniaques assumés, ont en stock pléthore de concepts attractifs : le Ta Page Nocturne (un cabaret Littéraro-humoristico-musical) ; des randonnées-lectures, prévues pour le printemps ; des soirées thématiques aux noms rigolos ( la Crème du crime, Lis-moi que tu m'aimes) qui ont déjà eu lieu un peu partout, dans les musées, les écoles, en prison, en plein air... Et des rencontres d'écrivains plutôt vitaminées, mêlant interview insolente et longs extraits. Les auteurs Francis Mizio, Gao Xingjiang et Philippe Jaenada ont ainsi passé l'oral, ravis. Le public, lui, afflue : 600 spectateurs se sont pointés au dernier Ta Page Nocturne, organisé en octobre au Trabendo, une salle de spectacle à la Villette.

Alors, peu importent les grincheux, qui n'apprécient pas qu'on arrache ainsi les œuvres au silence. Peu importe si les spectateurs divertis ne deviennent pas tous des lecteurs assidus. « Pour nous, l'important n'est pas de valoriser l'objet livre, mais le texte, explique Dominique Vannier. Des tas de gens n'ont pas forcément le temps, ni l'envie, d'ouvrir un bouquin après leur journée de travail : nous leur proposons une autre façon, ludique, de le découvrir. » A la sortie de chaque Bal à la page, un libraire installe son étal. Les Livreurs, eux, commercialisent leurs récits. Sur CD.

V. M.