25 novembre 2003

QUAND LES USAGERS DU BUS VOYAGENT À TRAVERS LES MOTS

Des sourires complices, des yeux qui s'écarquillent, des applaudissements timides : contrairement aux apparences, la scène ne se déroule pas dans une salle de spectacle mais bel et bien dans le Trans-Val-de-Marne (TVM), le bus qui circule en site propre de la gare de Saint-Maur-Créteil jusqu'à Rungis.
Depuis hier, et jusqu'à vendredi, les passagers assistent, d'abord incrédules puis ravis, à des " lectures surprises " orchestrées par le conseil général en partenariat avec la RATP. Il s'agit de la manifestation Lire en Val-de-Marne qui vise à mettre la lecture à la portée de tous…
" Victor Hugo, ça va pour tout le monde ? ", interroge Philippe Lebeau, un grand classeur à la main. Silence. " C'est pas gagné ", souffle ce lecteur sonore du groupe Les Livreurs, dans un sourire. Finalement, il se lance dans cette arène.
Autour de lui, sur les straponntins, les yeux s'arrondissent comme des soucoupes et les faces s'illuminent d'un sourire. Entre deux haltes, il passe aux aventures de Nasr Eddin, héros arabe.

" On est captivé par son intonation "

Des femmes et des passagers d'origine africaine écoutent avec attention et respect, tandis qu'un jeune muni d'un baladeur préfère se concentrer sur sa musique. Des adolescentes, se rendant au centre commercial Belle-Épine, s'esclaffent : "C'est qui ce fou ? " Sans se démonter, Philippe Lebeau explique qu'il est chargé de faire découvrir le fond des bibliothèques du département, comme les arts plastiques, la poésie ou le cinéma. Il enchaîne avec le dialogue d'Audiard dit par Gabin dans le film " Un singe en hiver ", avec Jean-Paul Belmondo : " Le Yang-tseu-Kiang n'est pas un fleuve, camarade, mais une avenue… " Malgré le bruit du moteur, les usagers du fond du bus sont suspendus aux lèvres frémissantes du lecteur, visiblement comblé de se mettre en bouche les mots de l'auteur.
Un plaisir communicatif : " On est captivé par son intonation, malgré les conditions difficiles du transport. Franchement, c'est très bien. Bon courage et peut-être à la prochaine ", glisse une dame applaudissant, tout en descendant à l'arrêt. Heureuse, comme d'autres usagers, d'avoir finalement voyagé plus loin que prévu… du côté d'Audiard, de Gide et de Victor Hugo.

SANDRINE MARTINEZ