Livres Hebdo
LIVRE HEBDO - 9 avril 2004

VITE, ON LIVRE…

J'ai appris à lire en Allemagne. Pour être plus précis, j'ai appris à y lire mes nouvelles. Avant la rencontre avec un auteur, le public éprouve le besoin d'écouter une langue, son rythme, ses sonorités. Les disant, j'ai fini par entendre mes textes. Ces multiples expériences ont modifié ma manière d'écrire court, précipité les chutes, exacerbé le goût du retournement final. Pour le bonheur de voir la stupeur se lire sur les visages, de saisir cet instant d'apesanteur né des mots flottants dans l'espace comme des bulles de savon. Aujourd'hui, Les Livreurs, un groupe de « liseurs », organisent des soirées à thème baptisées « Ta Page Nocturne », « Crème du Crime », ou « Lis-moi que tu aimes ». L'autre soir, au New Morning, c'était un « Bal à la Page », un mariage de cours de danse (rock, cha-cha, paso-doble) et de lectures. De l'improbable. La réussite tient du miracle. Trois cents personnes s'assoient après une java d'enfer, et se laissent embarquer par un texte érotique d'une modernité époustouflante. Sûrement écrit la veille. Le titre et le nom de l'auteur ponctuent la séquence, juste avant que le DJ n'abaisse l'aiguille sur le prochain vinyle : « C'était un extrait de Jacques le Fataliste et son maître de Denis Diderot. » Puis on se colle, pour un slow.

Didier Daeninckx