Journal du Val de Marne – juillet 2004

Lire en Val-de-Marne c'est, en novembre, un mois de lectures, d'expos, de spectacles, de rencontres... Et pour le Bal à la page, c'est le moment de réserver votre soirée

S’asseoir à la table de Jean-Bernard Pouy. Écouter quelques pages arrachées à son dernier livre. Trinquer avec lui à la santé de la littérature. Se payer de culot et l'inviter dans un rock endiablé… Vraiment, une chance pareille, ça ne se refuse pas. Le 10 novembre prochain, c'est cadeau : Pouy et d'autres écrivains ouvriront le Bal à la page. Si vous aimez danser ou si vous aimez lire, et encore plus, si comme moi, vous aimez lire et danser, cette soirée est pour vous. Jusqu'à minuit, la fée électricité métamorphosera la salle des fêtes de l'Hôtel du Département en piste de danse (éclairage flonflon) et en salon de lectures (éclairage intime). Dès 19 heures, l'accueil se fera en musique avec un petit cours de danse pour se mettre en jambe et dérouiller les novices : java, rock, rumba, disco… selon le désir du public. Comptez une heure d'exubérance verticale. Après quoi, changement de décor, avant de retrouver la musique on se posera, histoire de souffler un peu. Et là, dans le silence et la bonne fatigue des corps, on ouvrira grand ses oreilles et on se laissera porter par la voix des Livreurs.

On les a vus l'an dernier proposer des histoires surprises dans les bus en ouverture de Lire en Val-de-Marne. Cette année, ils reviennent faire valser les têtes et les livres. Toujours animés de la même passion : partager avec vous leurs plaisirs de lecture. Équipe de lecteurs se revendiquant sonores par opposition à silencieux, ils invitent les écrivains qu'ils aiment, nous les font rencontrer et entre deux tours de piste les lisent à haute voix. L'intelligence du texte, une bonne diction, juste ce qu'il faut d'effets pour faire sonner la phrase et l'avoir bien en bouche, du coffre pour tenir la distance, une bonne dose d'émotion, d'humour, de suspens et -plus la soirée avance- de sensualité, le programme est attirant. Avis aux réticents pour qui la lecture c'est ringard, pensum et compagnie, ils risquent fort d'attraper le virus.

"Le Bal à la page est un événement-piège, prévient amicalement Bernard Engel. On appâte les gens avec la danse et on les retient par la lecture." L'œil malicieux, la voix chaude et le geste large, Bernard est un des piliers des Livreurs. Comédien de formation, il a quitté le circuit officiel il y a huit ans pour n'avoir à défendre que les textes qu'il aime. "Je suis parti lire dans les bistrots. Les gens étaient tellement enthousiastes qu'on a créé un rendez-vous hebdomadaire. On était une bande de potes, des mordus de littérature, lisant de tout et dans le désordre. On s'est formés sur le tas, un peu comme les comédiens du café-théâtre. Je pense qu'on est arrivés au bon moment. Les gens avaient découvert l'oralité avec le conte et nous leur offrions d'écouter ce qu'il y a dans les livres, la grande finesse du style, les trouvailles d'écriture, et l'illusion d'une interprétation. On les a scotchés ! C'était nouveau pour eux. Alors qu'en fait, lire à haute voix, c'est presque le plus vieux métier du monde. Quand le livre était rare, lire aux autres était essentiel pour diffuser la culture et l'information. Et c'est la lecture silencieuse qui était suspectée de péché. Saint Augustin note avec étonnement en 384 qu'il a vu quelqu'un lire silencieusement. Personne de toute façon ne lit ni n'écrit sans entendre, et surtout pas les écrivains qui font sonner la langue."

Les Livreurs ont depuis diversifié leurs interventions (lectures à thèmes, polar, humour, pamphlets, littérature étrangère, classique, contemporain, carte blanche à un auteur…). Objectif : toucher tous les publics. "Il y a ceux qui lisent et viennent découvrir autrement les textes ; ceux qui, coincés entre le boulot et les enfants, ne lisent plus faute de temps ; ceux qui ne savent plus quoi lire submergés par les rentrées littéraires ; et ceux qui ne lisent pas mais sont amateurs de bonnes soirées." L'ambiance est conviviale et détendue, mais suppose en amont une sacrée logistique. "Lire ensemble, bénéficier des découvertes des uns et des autres, se constituer une bibliothèque commune, c'est tout le charme du travail d'équipe." Une équipe formée de personnalités fortes : "Le lecteur est un interprète au sens musical du terme. Chacun a son répertoire, l'instrument qui convient le mieux à tel texte plutôt qu'à tel autre. On joue de nos différences, car si le lecteur est bon, le public est embarqué, tout lui devient accessible, même les grands auteurs. On le sait maintenant et on peut le prouver, la littérature, c'est fait pour tout le monde."

Francine Déverines