Libération – Vendredi 26 mai 2006

Ecoutez lire
Par Frédérique ROUSSEL

La lecture à haute voix d'essais et de romans, longtemps confidentielle en France, draine aujourd'hui des milliers d'amateurs, attirés par une démarche artistique à rebours de l'agitation commerciale.

Un rare dimanche ensoleillé du mois de mai. Dans un salon du premier étage du musée Carnavalet, un public clairsemé a préféré s'enfermer sous les boiseries. Bernhard Engel, de l'association Les Livreurs, lit des nouvelles peu connues de Maupassant, des portraits de femmes un poil licencieux. En silence, l'auditoire écoute. Nous sommes revenus au XIXe siècle. La petite marquise de Rennedon, qui a trouvé une combine pour virer son mari, prend corps. Comme ce couple de sexagénaires qui folâtre dans les fourrés au grand dam du garde champêtre. Vingt ans qu'Engel, comédien de formation, a laissé tomber les planches et les rôles pour la lecture à voix haute. "Le comédien attend qu'on l'appelle, qu'on lui dise comment il sera habillé, dans quelle mise en scène il jouera", explique ce grand brun de quarante ans, fils d'un danseur mondain et d'une mère "folle de littérature". "Je me sentais comme un cadre dans une entreprise classique qui ne me convenait absolument pas."

Il commence alors par lire dans les bars, dont feu Le Meaulnes, rue Gît-le-Coeur, à Paris où il rencontre Jean-Paul Carminati puis Dominique Vannier, ses deux acolytes. Leur performance marche et, en 1998, ils décident de fonder Les Livreurs (comme "livrer", "livre", avec une consonance ouvrière simple à retenir). Ils portent la littérature aux oreilles de la princesse de Monaco et à celles des prisonniers, en passant par des parterres d'employés d'EDF et des vieilles dames qui affectionnent les lambris du musée Carnavalet le dimanche. "Nous n'interprétons pas de personnages, nous nous devons de disparaître, dit encore Engel, qui trouve que Fabrice Luchini a aussi endossé Céline pour se mettre en valeur. La lecture à voix haute fait naître des images dans la tête des gens, ils deviennent actifs." Illustration de la vague d'intérêt pour ce type de spectacle, Les Livreurs parviennent à remplir 600 places au Cabaret sauvage ou à enchaîner deux soirées bondées à l'Institut finlandais.

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"Un retour au texte pur"

Sur cette nouvelle mode, des festivals ont prospéré. Aujourd'hui, tant de manifestations intègrent des lectures qu'il est difficile de les compter. Le théâtre, qui n'est plus seulement le lieu du répertoire depuis les années 70, a contribué à faire de la matière littéraire un objet artistique. Selon Bernhard Engel, cet engouement va à contre-courant du conte. "Le conte, apparu à la fin des années 60, offrait la possibilité de parler librement sans respecter le texte, dit-il. On a eu un besoin de retour au texte pur." Pour un auteur comme Chantal Pelletier, c'est une réaction à l'avalanche de marketing qui prévaut dans l'édition: "On parle plus des gros qui publient que de ceux qui écrivent. Et, dans les festivals, on a abordé tous les sujets de débats, on a l'impression de faire du talk-show sans être à la télévision."

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