Lecture Jeune
Revue Lecture jeune n°141 – Mars 2012

Les Livreurs sonores, Collectif de lecture à voix haute

Entretien : par Anne Clerc, Rédactrice en chef de la revue "Lecture Jeune"

Le collectif des Livreurs, lecteurs sonores existe depuis plus de 10 ans. Les livreurs se mettent au service de la littérature en lisant à voix haute les textes des grands auteurs. Lecteurs Jeune a rencontré Bernhard Engel, l’un des cofondateurs de cette troupe.

"Aujourd’hui, Les Livreurs, un groupe de "liseurs", organisent des soirées à thème baptisées "Ta Page Nocturne", "Crème du Crime" ou "Lis-moi que tu aimes". L’autre soir, au New Morning, c’était un "Bal à la Page", un mariage de cours de danse (rock, cha-cha, pasodoble) et de lectures. De l’improbable. La réussite tient du miracle ! Trois cents personnes s’assoient après une java d’enfer, et se laissent embarquer par un texte érotique d’une modernité époustouflante. Sûrement écrit la veille. Le titre et le nom de l’auteur ponctuent la séquence, juste avant que le DJ n’abaisse l’aiguille sur le prochain vinyle: "C’était un extrait de Jacques le Fataliste et son maître" de Denis Diderot. "Puis on se colle, pour un slow."

Anne Clerc : J’ai eu l’occasion de vous écouter lors de la lecture du roman de Philippe Jaenada, La Femme et l’ours. J’ai été agréablement surprise car j’ai ri et j’ai eu la sensation d’assister à un one-man show. Estimez-vous que vos prestations s’en rapprochent ?

Bernhard Engel : Vous avez ri et par conséquent vous avez oublié l’exercice de la lecture. Mais les Livreurs sont des lecteurs et non des comédiens. Ces derniers jouent un personnage. Ils montent sur scène pour nous présenter quelqu’un d’autre qu'eux. Le lecteur, quant à lui, ne se déguise pas, il n’intervient pas, il n’intervient pas dans un décor. Il serait plus proche d’un musicien soliste interprétant un morceau. Il commence la lecture et peu à peu, il se fait oublier. Nos auditeurs sont actifs car ils se créent des images en l’écoutant. En revanche, je ne suis pas convaincu par des comédiens qui lisent et qui ne savent pas forcément le faire. C’est un autre exercice.

AC : Où se situe la lecture à voix haute par rapport au conte ?

BE : Le conte est réapparu à la fin des années soixante-huit avec les idéologies de cette époque et une nouvelle approche de l’écrit. Le conteur est fidèle à une trame narrative mais il choisit librement ses mots. Lorsque nous avons commencé à lire à voix haute en 1993, nous répondions à une autre attente du public : l’envie d’entendre une langue riche et structurée. Par conséquent, nous restons fidèles aux textes que nous lisons. Outre le plaisir procuré par l’écoute attentive d’une oeuvre littéraire, notre but est aussi de susciter le désir de lire silencieusement.

AC : Comment est né le collectif des livreurs ?

BE : Nous avons commencé à lire dans un bar, dans les années quatre-vingt-dix tous les jeudis soirs. À l’époque, cette activité était ringarde ! J’avais vingt-huit ans quand j’ai commencé à lire à voix haute. Depuis, cette pratique est « à la mode» et nous en avons fait notre métier. Les Livreurs , comptent 8 membres permanents. Il y a aussi les étudiants que nous formons –certains rejoignent le collectif - et des intervenants ponctuels (musiciens, écrivains, etc.).

AC : Comment vous êtes-vous formé ?

BE : Nos formations initiales sont différentes et nous venons d’univers variés. Pour ma part, je suis passé par les Arts décoratifs et le Conservatoire d’art dramatique. Mon collaborateur Jean-Paul Carminati était avocat. Nous avons appris notre métier en le pratiquant. Rapidement, nous avons fait des conférences sur la lecture à voix haute. Nous avons construit un discours à partir de notre expérimentation.

AC : Pourriez-vous revenir sur les différentes actions des Livreurs ?

BE : Il y a un axe commun à toutes nos actions : faire découvrir la littérature par la lecture à voix haute. Pour cela, nous organisons différents événements afin d’attirer un public qui ne viendrait pas si ce n’était qu’une simple lecture. En 1998, par exemple, nous avons lancé "Les bals à la Page" qui rencontrent un vif succès et attirent un public plus jeune. Dans la même veine, nous avons instauré les êBoums à la Page" pour les enfants.

AC : Selon vous, qu’est ce qui plaît au public dans la lecture à voix haute ?

BE : Le public littéraire est celui qui vient spontanément. Il vient (parfois) pour de mauvaises raisons. Ils veulent entendre les textes qu’ils ont lus et qu’ils connaissent alors que nous voulons surprendre les spectateurs. Nous avons aussi des étudiants. Nous intervenons également sur commande, pour les entreprises, comme Total ou la Caisse des dépôts et consignations ou le public des CCAS (caisse centrale des activités sociales du personnel des Industries électriques et gazières). Ce sont des auditoires plus réticents car ils associent la lecture à l’école ou à d’autres lectures qui leur ont semblé rébarbatives. Nous aimons convaincre le spectateur qui arrive à reculons mais qui, à la fin de la représentation est ravi.

AC : Pour les conteurs rencontrés à l’occasion de ce dossier, l’oralité ne doit pas amener nécessairement à la lecture car elle est un mode de transmission à part entière. Qu’en pensez-vous ?

BE : Je ne suis pas d’accord. L’oralité conduit nécessairement à l’écrit si l’on s’en réfère à l’Histoire. L’oralité est à la source de l’écrit. Flaubert évoquait son « gueloir » car il finalisait la musicalité de son texte en le récitant à voix haute. D’autres auteurs ont une pratique similaire, Chevillard me disait qu’il faisait sonner le texte dans sa tête. Henri Von Lier a consacré une vingtaine d’émissions à ce sujet à expliquer que les grands écrivains ont créé des musiques nouvelles et une rythmique dans leur oeuvre. Chez Proust, par exemple, il y une « mélodie » très caractéristique, de longues phrases mélodieuses mais très ciselées. Chez Diderot, il y a des rythmes presque parkinsoniens, etc.

AC : Vous parlez de musique des mots. Mais lorsque les textes sont étudiés en classe, il en est rarement question. Les professeurs travaillent peu sur la dimension "orale" des textes.

BE : A notre époque, il y a beaucoup de mauvais textes et ils ne présentent aucune invention langagière. Mais les grands auteurs proposent des trouvailles. Et c’est un problème cor nous oublions cet aspect. Avis aux enseignants : pour convertir les adolescents à la lecture, faites-les déclamer livre en main ! Il faut leur montrer que la littérature est une pratique aussi vivante que le cinéma ou la musique.

AC : Quelles actions conduisez-vous en direction du public adolescent et jeune adulte ?

BE : Nous avons créé un prix de lecture à voix haute dans les collèges et les lycées, en partenariat avec 1’Education national et le soutien financier de la fondation du Crédit Mutuel pour la lecture Fondation d’entreprise pour la citoyenneté de la RATP. Ce prix était national. Il y avait un premier concours dons les régions et les finalistes se rassemblaient pour élire le gagnant. Ce prix qui a eu un vif succès à été décerné de 1998 à 2007 mais nous avons été contraints d’arrêter car l’un des partenaires ne nous a plus suivis. Au fil des années, nous avons eu tous les types de classe dont des SEGPA : certains élèves, qui avaient des difficultés en français, développaient une approche du texte et découvraient la littérature en l’interprétant.
"Viens Lire ou Louvre" est une autre opération que nous avons lancée en 2006, en partenariat avec L’Education nationale et le musée. Des ateliers autour d’un thème sont mis en place au cours de 1’année les classes où nous intervenons pour initier les élèves à la lecture à voix haute. En fin d’année scolaire. les adolescents donnent une représentation à l’Auditorium du Louvre.
Enfin, nous formons des étudiants de la Sorbonne en leur proposant des ateliers de lecture à voix haute. Les étudiants s’initient à l’art d'interpréter des oeuvres littéraires (romans, nouvelles, poèmes, récits, correspondances...) de tous genres (policier, fantastique, romantique, épique, humoristique ...) et de toutes époques (antique, classique, contemporaine...). Les cours ont lieu pendant l’année scolaire et en juin, les jeunes donnent une représentation. Ils participent aussi au Festival Livres en Tête qui se déroule au mois de novembre.

AC : Outre la littérature générale, lisez-vous des romans publiés en littérature jeunesse ?

BE : Nous possédons un fonds d’ouvrages jeunesse que nous lisons sur demande, par exemple dans les bibliothèques, dans les écoles ou les hôpitaux. Nous avons « Les p’tits polars » qui rassemblent des auteurs comme Boileau-Narcejac, Jean-Hugue Oppel, Bernard Werber, Didier Daeninckx, etc. Nous travaillons aussi sur les textes de la collection « Petite Poche » chez Thierry Magnier. Les classiques sont aussi à l’honnerur avec Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren ou Mon bel oranger de José Mauro de Vasconcelos.

AC : Comment avez-vous constitué votre répertoire au fil des années ? Avez-vous des registres de prédilection ?

BE : Les Livreurs ont un répertoire commun – conséquent –, des auteurs grecs aux auteurs contemporains. Nous avons remarqué que certains textes étaient plus adaptés à certains lecteurs. Cette affinité plus particulière avec un texte nous échappe. Nous lisons tous les genres littéraires. Ce qui prime, c’est la qualité, ce n’est pas nécessairement de susciter le rire dans l’auditoire. La très bonne littérature contient souvent de l’humour. Nous avons déjà « testé » des textes violents. Les entendre étaient insupportables à certains spectateurs. Parmi les expérimentations, nous avons travaillé sur un texte qui n’avait aucun sens. Nous l’avons lu comme si nous le comprenions pour voir comment les gens réagiraient. Contre toute attente, le public l’a très bien accueilli.