Lundi 11 juillet 2016

Solo Théâtre, un pari audacieux

Durant un mois s’est tenu aux Déchargeurs le premier Festival Solo Théâtre, co-produit par Les Livreurs et le Théâtre Les Déchargeurs du 25 mai 2016 au 25 juin 2016. Parmi les 20 pièces proposées (chacune par un interprète différent), figuraient L’Avare (Molière), Hamlet (Shakespeare), Feu la mère de Madame (Feydeau), Lysistrata (Aristophane), Ubu roi (Alfred Jarry), et bien d’autres.

Le pari est audacieux, il s’agit d’interpréter pendant une heure, seul(e) une pièce en jouant tous les personnages, sans décor, sans accessoires. Le public est invité à imaginer sa mise en scène. Place à l’écoute et non plus au visuel . Seules comptent la présence de l’interprète et la portée de sa voix qui change de tonalités suivant les protagonistes. Un tel dispositif pourrait être relayé par des émissions radiophoniques où l’oreille est pleinement sollicitée. Mais au théâtre, il y a tout de même ce plus, l’émotion palpable, parfois à couper le souffle qui se dégage tel un mouvement de feuilles dans la forêt silencieuse – auquel participe le public – inonde les visages. Nous voilà presque comme autrefois au coin du feu autour d’un conteur.

Le 9 juin 2016, nous avons assisté à la représentation de WOYZECK par un jeune interprète qui a embarqué le public dans l’âme tourmentée d’un « pauvre type » un jeune soldat lequel pour quelques appointements sert de cobaye à un docteur et de domestique à un capitaine. Il sombre peu à peu dans la folie et tue sa femme.

De vrais éclairs de pensée fulminent dans cette pièce écrite par Georg Büchner à 23 ans, l’année de sa mort en 1837 : « Je suis pris d’angoisse pour le monde quand je pense à l’éternité… je suis pris de frisson quand je pense que le monde met une journée à tourner sur lui même. Quel gaspillage de temps… » Il a pissé contre un mur comme un chien, le monde tourne mal, très mal » ou encore « L’individualité se transfigure en liberté ». Mais de telles pensées ne peuvent pas être sorties de leur contexte, la fièvre intense d’un jeune homme au bout de la nuit. La construction de la pièce fait songer à des plans cinématographiques. Il y a des sauts, des irruptions de situations qui se succèdent sans marquer la pause, créant une ambiance étrange, inquiétante, déroutante. Il y a du fantastique cosmique dans cette mélancolie déclarée. Woyzeck a des accents de Lautréamont, son cadet  !

Cette pièce fut encensée par Rilke qui écrivit « Voilà du théâtre, voilà ce que pourrait être le théâtre  ». Pour notre part, oui, nous avons vécu un moment fort de théâtre grâce à son interprète visiblement très inspiré et dont la performance nous a permis d’apprécier ce premier festival « Solo théâtre » créé par les Livreurs, lecteurs sonores !

Evelyne Trân