Le Monde daté du vendredi 17 octobre 2003

LES LIVREURS TRANSFORMENT LE LIVRE EN PAROLE VIVE

Un comédien sorti du Conservatoire qui rêvait d'un « spectacle total », Bernhard Engel, et un avocat à l'oreille musicale devenu écrivain, Jean-Paul Carminati, voulaient à l'origine partager leurs bonheurs de lectures. « Lire tout haut ce que chacun lit tout bas. » Ils en avaient assez de la « voix blanche » avec laquelle les livres sont si souvent lus, et cherchaient à promouvoir les auteurs qu'ils aimaient en interprétant leurs textes : « Nous sommes des éditeurs à notre manière et des pianistes solos. »
Leur fureur lectrice - « on lisait partout, à tout le monde, nos proches n'en pouvaient plus » - trouve alors un lieu d'échos. Ce sera un bistrot parisien de la rue Gît-le-cœur. Puis, en 1997, ils rencontrent Dominique Vannier, grâce à laquelle ces lecteurs publics deviennent aussi « entrepreneurs de spectacle ». Des subventions privées suivent, ils forment et engagent d'autres lecteurs. L'équipe, (« mais chacun est autonome »), désormais appelée Les Livreurs, part lire et donner des leçons de lecture à voix haute dans des collèges, ce qui aboutira à la création d'un Prix de lecture, dont la finale a lieu chaque année à l'Auditorium du Louvre.

ÉVITER TROIS ÉCUEILS

Aujourd'hui, ils lisent, toujours aussi inlassablement, des récits surtout niais aussi des « textes d'ambiance », classiques et contemporains, dans des librairies, des hôpitaux, des trains ou des théâtres. Ils organisent stages et événements tels que le « Bal à la page » dans le cadre de Lire en fête. Cette 20e édition — il y eut aussi les bals latinos, « Tapas nocturnes », les bals polars, « Tué d'un bal en plein cœur », et les bals amoureux, « Lis-moi que tu m'aimes » - tiendra du cabaret littéraire, entrecoupant de morceaux lus danses et musiques (« Au début c'était dur, il fallait assurer nous même la danse ! »). Les extraits proviendront entre autres des romans d'Emmnuelle Bayamack-Tam, Thomas Guntzig ou Fred Kassak.
Après les spectacles, on venait leur dire : « C'était fantastique, je pourrais lire avec vous, moi aussi ? » Et Engel de refuser . être lecteur est un métier qui implique un travail sur le souffle, la voix, le ton, et sur la « la musique de la phrase ». Le lecteur ne doit pas se mettre en scène mais « servir le texte », ce qui n'exclut pas la subjectivité ; il évitera pour cela les trois écueils que sont la « lecture monacale », la « lecture chantée » et la « lecture mimée ».

Seulement alors les auditeurs pourront créer librement des images à partir du texte lu. Ce qu'ils ne peuvent faire au théâtre, ce qu'ils faisaient en revanche lorsqu'enfants bien bordés on leur racontait des histoires... Y a-t-il des textes impossibles à lire ? Selon Jean-Paul Carminati, « tout bon texte peut être lu ; la lecture à haute voix est l'épreuve déterminante de la qualité littéraire ». Bernhard Engel modère. Il n'y a pas de paradigme du texte lisible, mais d'heureuses conjonctions entre un texte, un public, et un lecteur (« Dans les prisons, on essaie d'éviter les polars »). Sans compter « le travail de déminage » qui préviendra une liaison malvenue ou un double sens désastreux.
Rabelais, dans le Quart Livre, racontait l'histoire de ces paroles gelées en grelots de glace qui, sous l'effet de la chaleur de la main, dégèlent. Les Livreurs, eux, s'acquittent de cette opération difficile qu'est la transformation du livre en parole vive avec cette même chaleur communicative.

Nora Philippe