La vie – 23 septembre 2004

ILS RAMÈNENT LEURS PHRASES

Pour résister au «tout image», la lecture change de visage. Ceux qui ne se résignent pas à la voir passer de mode font d'elle un nouveau lien social. Et rencontrent ainsi les faveurs du public.

Quand, Il y a huit ans, Bernhard Engel s'est mis à lire des textes qu'il aimait pour le minuscule public d'un bistrot parisien, ses amis l'ont accablé de leur commisération. Sortir du conservatoire d'art dramatique et se retrouver sur une scène aussi pitoyable, sans costume, sans décor ! juste un livre à la main un livre ! Le pauvre homme ignorait-il donc que la lecture se meurt, sacrifiée sur l'autel de l'image? Mais le comédien n'avait cure de ces hâtives prédictions. Porté par sa passion de la littérature, convaincu qu'il était en train d'inventer un métier à part entière — lecteur sonore —, il a persévéré. Captivé, le public lui a donné raison. Au-delà de toute espérance : en 1998 naissait Les Livreurs, groupe de lecteurs sonores, qui a pleinement démontré, depuis, combien l'intuition de départ était juste. Ils sont huit, désormais, qui font de la lecture un spectacle, dans les lieux les plus divers — gares, bateaux. cabarets, jardins, théàtres, prisons, fêtes populaires... Et selon différentes formules : bals, promenades, concerts, rencontres avec des auteurs…
Tout en avouant avoir été le premier surpris de ce succès, Bernhard Engel lui donne plusieurs explications : « Il est vrai que les gens perdent l'habitude de lire. Ils ont davantage celle d'écouter et de regarder Nous tenons compte de cette évolution. Nos auditeurs sont heureux de découvrir des textes, de se cultiver, en toute convivialité: une personne en chair et en os leur fait la lecture, tandis qu'ils se trouvent entourés d'autres amateurs qui partagent leur désir de se rencontrer et de s'amuser autour de la littérature. »
Convivialité: voilà le mot-clé, l'arme absolue de ceux qui ne se résolvent pas à voir la lecture passer de mode.

Par Marianne Dubertret