Aujourd’hui la Turquie – Numéro 71, Mars 2011

Bouche à oreille littéraire à Notre Dame de Sion

Ouvrez grand vos oreilles ! A l’occasion de la semaine de la francophonie, du 20 au 26 mars, le lycée Notre Dame de Sion sera un lieu de redécouverte de la littérature, sa rythmique et ses émotions, grâce à une initiation ludique à la lecture à voix haute. Les promoteurs de ce projet, Pierre-Benoît Roux et Jean-Paul Carminati, nous l’expliquent.

« Au Moyen-âge, on lisait à voix haute, parce qu’il y avait peu de livres et que tout le monde ne savait pas lire. Avec l’imprimerie s’est développée la lecture silencieuse, à chacun son livre. Avec l’Internet et les SMS, le message passe par écrit, non plus par l’oreille ou la bouche. Si bien qu’on a perdu la verbalisation. C’est un fait de civilisation énorme, dont on ne connaît pas encore la portée ». Tel est le constat de Jean-Paul Carminati, un passionné des mots qui sonnent et des lectures publiques. Il défend la lecture à voix haute depuis quinze ans, et s’est embarqué, avec Pierre-Benoît Roux, dans une aventure qui va bientôt les mener à Istanbul.

Tout a commencé avec un cours un peu spécial, conçu au sein du pôle culturel de l’université Sorbonne Paris IV. Pierre-Benoît Roux, chargé de mission à l’université, raconte la création il y a cinq ans de l’atelier de lecture à voix haute « Sorbonne sonore ». « Le cours a tout de suite très bien marché », se souvient-il. « Le cours répond à une vraie tendance, liée notamment au succès des livres audio. On est dans une phase renouveau de la lecture en France, qui permet une vraie redécouverte de ce que c’est de lire ». Le cours s’adresse dès ses débuts à tous les étudiants de l’université, sans distinction. «  Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les étudiants en littérature ne sont pas les seuls intéressés ! Le public est très varié, venant de l’histoire, la géographie, la philosophie, l’anglais.... » Car la lecture à haute voix n’est pas réservée à une élite qui aime les belles lettres.

C’est ce que confirme Jean-Paul Carminati, avocat de profession et lecteur à voix haute membre de l’association « Les Livreurs », chargée d’animer les ateliers à la Sorbonne : la lecture à haute voix est l’affaire de tous. « L’intérêt est global : on quitte un rapport rationnel avec le texte pour redécouvrir un rapport émotionnel. L’objectif est de faire entendre la musique du texte. On a eu en France l’habitude de lire d’une manière neutre, façon récitation. Mais chaque auteur a une musique particulière. Pour la révéler, il faut s’effacer derrière le texte, en utilisant diverses techniques. On ne lit pas Diderot comme on lit Flaubert, par exemple. » Les subtilités de la lecture à voix haute seront bientôt à la portée des élèves du lycée Notre-Dame de Sion, et des Stambouliotes qui voudront découvrir le fruit de leur travail, du 20 au 26 mars. Le programme se distingue en deux temps, explique Jean-Paul Carminati. « Il y aura d’abord dans les classes des ateliers où on découvrira la lecture à haute voix, sa musique, grâce à des textes choisis au préalable avec le lycée, pour que les élèves soient en terrain connu. Une vraie initiation à la lecture sonore est en effet nécessaire, elle ne demande pas les mêmes aptitudes que la lecture silencieuse». Puis une conférence spectacle intitulée « le Son de Lecture » fera découvrir aux élèves, de façon ludique, les arcanes de la lecture sonore.
La semaine se terminera par un « Bal à la Page », un évènement festif ouvert à tous. Ce bal un peu particulier verra les participants se mettre en jambes sur la piste, avant de souffler un peu. « Et là, dans le silence et la bonne fatigue des corps, on ouvrira grand ses oreilles et on se laissera porter par les voix des Lecteurs sonores ». Le but étant bien sûr de donner l’envie d’en lire plus.

La formule est bien rodée : elle a voyagé dans de nombreuses régions de France, mais aussi à Bruxelles et à Berlin à l’occasion de festivals. En revanche, c’est la première fois qu’un tel évènement a lieu dans un lycée francophone, où le Français n’est pas la langue maternelle. Est-ce que cela modifie les objectifs ? « Cela fait une différence », estime Pierre-Benoît Roux. « L’important pour les élèves de Notre-Dame de Sion va être de comprendre la musicalité française, la rythmique particulière de cette langue. C’est cela qu’on veut faire passer. Car en apprenant cette lecture à voix haute, on forme aussi l’oreille ».

C’est pour cette raison que les Livreurs ne travaillent qu’avec des textes littéraires. « Dans les textes bien écrits, les affects de l’auteur sont présents, notamment dans la rythmique, qui se rapproche du chant. C’est le rythme qui permet de créer des images chez les auditeurs ». Et dans cet exercice difficile, tout doit passer par la voix. Une lecture réussie, paraît-il, c’est quand on oublie qui est la personne qui parle, et que seul le texte reste.

Pour Jean-Paul Carminati, l’intérêt pédagogique de cette semaine sera évident. « La lecture se fait dans des conditions de spectacle. On lit debout, avec un pupitre. Les élèves peuvent ainsi redécouvrir la lecture, en lisant à d’autres. Les meilleurs lecteurs à voix haute ne sont pas forcément les meilleurs élèves : les « cancres » sont souvent excellents ! ».