Samedi 17 septembre 2016

L’enchantement de la lecture à voix haute

Felix Libris lit à haute voix au Club Voltaire de Kehl. / Texte, langue et expressivité à l’honneur.

Le lecteur Felix Libris a fasciné le public du Club Voltaire ce jeudi. Aux côtés de Voltaire, furent donnés à entendre Wilhelm Busch et Proust.

Kehl. « Les textes sont comme une partition musicale et la tâche du lecteur à haute voix est d’entendre et de saisir comment tout cela se doit de sonner. » Telle est la devise de Félix Libris dont le nom, librement traduit, signifie quelque chose comme « Le bonheur par la lecture » ou, plus littéralement, « Heureux par les livres ».

Installé depuis 2014 dans l'ancienne caserne de la route du port à Kehl, le Club Voltaire, s’est donné pour mission de développer un art transfrontalier. Expositions, conférences et spectacles musicaux et de cabaret s’adressent et parlent aux publics de part et d’autre du Rhin.

Ce jeudi, c’est la langue et sa richesse expressive qui étaient à l’honneur, non pas l’art théâtral ou celui du conteur, mais bien l'art ultime de restituer un texte, quel qu’il soit, dans toute sa vitalité. La profession de lecteur à voix haute est, aujourd’hui encore, trop méconnue et, en Allemagne, ce sont en général les auteurs eux-mêmes qui lisent leurs textes devant public. Ce n’est cependant guère parce qu’il est l’auteur que ledit auteur est en capacité de lire ses propres textes en public, tant s’en faut. N’est pas lecteur qui veut ! Et Félix Libris, par son art et sa présence, montre et démontre tout cela de façon admirable, tout à fois édifiante et éloquente.

En guise d’apéritif, ce lecteur hors pair commença par livrer à l’assemblée, majoritairement bilingue, quelques passages de Wilhelm Busch. C’est avec l’aisance la plus parfaite qu’il glissa ensuite de l’allemand au français. Incroyable fut l’habileté avec laquelle, par son interprétation subtile et affûtée, Félix Libris sut restituer magistralement, en français, le rythme si particulier de la langue de Wilhelm Busch, avec ses inégalables et intraduisibles clins d'oeil. Et ça n’était là encore qu’un amuse-bouche ! Déjà le public s’impatientait de goûter les mets succulents qui mijotaient dans la cuisine.

Le Crocheteur borgne

De la plume de Voltaire naquit le conte philosophique du « Crocheteur borgne et de la Princesse Mélinade » (1746). Tout cela n’était en réalité qu’un songe, mais quel songe ! Et comme le crocheteur borgne voit toujours le bon côté des choses, il se réjouit de son rêve et de savoir qu’il pourrait déguster très vite d’autres petites liqueurs du même tonneau. Aucuns regrets pour son œil en moins, ni pour sa belle et inaccessible Princesse ; juste l’immense joie de savoir que lui, simple crocheteur, borgne de surcroît, pouvait goûter, en rêve, à des choses aussi merveilleuses.

Félix Libris évoque ensuite Marcel Proust et son style considéré parfois, à tort bien sûr, comme ennuyeux en raison même de l’entrelacement long et complexe, volontiers qualifié d’interminable, de ses phrases. Un monstre sacré de la littérature française, certes, mais ennuyeux ! Le portrait et l’environnement social de Proust peuvent sans doute éveiller de tels clichés, mais Félix Libris apporte ici un éclairage inédit des plus fascinants sur cette question. En nous donnant à entendre, comme jamais on ne le fit, un portrait aussi voluptueux et savoureux d’Albertine endormie dans « À la Recherche du temps perdu », Félix Libris sait rendre étonnamment vivantes et audibles, voire presque palpables, la fascination et l'admiration de Proust pour l’immarcescible Albertine.

Le public fut ensuite plongé dans la tonalité si particulière de Gustave Flaubert, qui, à la différence de Proust, utilise ces phrases, plutôt courtes, voire incisives, par lesquelles tout semble être si bien dit, et définitivement dit, pour nous conduire ensuite, soudainement, vers un ailleurs imprévu, inattendu, témoignant ainsi de cet humour flaubertien délicieux si particulier.

Une traduction est l'alpha et l'oméga, explique Felix Libris. Peu importe la qualité de l’oeuvre originale. Si la « musique du texte » n'est pas audible à travers la traduction, l’oeuvre est alors, en réalité, altérée, dénaturée, pour ne pas dire détruite. Il en va de même pour la lecture à voix haute, qui, proposant une interprétation du texte original, constitue, à sa manière, aussi, une « traduction ». Et le lecteur à voix haute atteint au sommet de son art dès lors qu’il parvient à s’effacer et à cesser définitivement toute tentative d’ensevelissement de l’oeuvre sous les couches de sa futile existence.

Le sommet de la soirée fut atteint avec Maupassant, ultime moment proposé par Félix Libris, serveur de génie. Le texte, admirablement restitué, fut délivré à l’assemblée, fascinée, dans toute sa plénitude et sa pureté, de façon édifiante, immaculée, quasi cristalline. Et, cette fois-ci, c’est de surcroît en allemand, performance époustouflante, que l’illustre lecteur à haute voix livra son texte, en toute innocence et grande béatitude, telle une bourgeoise du XIXe siècle expliquant ingénument à son mari un adultère avéré et inextricable. Tout cela fut si habile et réalisé avec tant de plaisir et de félicité, que c’est avec une joie tout à la fois secrète et maligne que les auditeurs eurent le bonheur de goûter à ces choses dans le plus grand ravissement.

HEIDI AST
Traduit de l'allemand