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Le Solo Théâtre,
une forme théâtrale novatrice 

19/11/2025
Alors que la soirée Into the Wilde du festival Livres en Tête proposera le 21 novembre à Paris deux œuvres d’Oscar Wilde revisitées en Solo Théâtre, Élisabeth Viain, universitaire et interprète des Livreurs, nous invite à découvrir cette forme scénique singulière et novatrice.
  
Le Solo Théâtre est une forme théâtrale imaginée par Les Livreurs et qui consiste, pour un seul interprète, à incarner tous les rôles d’une pièce. L’interprète, généralement debout face au public, engage sa voix et son corps sans se déplacer. Économe en moyens puisqu’il ne requiert aucun accessoire, le Solo Théâtre présente aussi l’intérêt de ne pas figer la correspondance entre les caractéristiques de l’interprète et celles des personnages : un même artiste endosse l’ensemble des rôles.

En ce sens, le Solo Théâtre ne suppose aucune adéquation entre le genre de l’interprète et celui des personnages. Ce principe répond à une problématique récurrente du monde théâtral : le faible nombre de rôles féminins dans le théâtre classique. En permettant à l’interprète de jouer indifféremment des rôles d’homme ou de femme, le Solo Théâtre résout naturellement le déséquilibre entre masculin et féminin sur les scènes.

Cette pratique apparaît d’ailleurs à la fois nouvelle et issue d’un réseau de traditions (les trois acteurs du théâtre antique), de contraintes (l’auteur lisant sa pièce devant le comité de lecture de la Comédie-Française au XIXe s.) ou d’expérimentations (travestissement, « emploi », restriction du nombre d’acteurs) qu’elle se réapproprie au service de la liberté de l’interprète.
En outre, le spectateur peut, dans le Solo Théâtre plus encore que dans d’autres formes, être cocréateur du spectacle, parce que cette esthétique sollicite avant tout l’imagination. Le genre, l’âge ou l’apparence des personnages résultent des techniques vocales, des affects, des expressions de l’interprète — mais aussi de leur réception par chaque spectateur. Un même personnage pourra être perçu par l’un comme une femme de soixante ans, par l’autre comme une jeune fille de vingt ans, voire rester indéterminé si le texte entretient l’ambiguïté.

Certes, l’âge, le genre ou la corpulence de l’interprète jouent inévitablement sur la réception, mais sans conditionner la justesse de l’interprétation : un homme de trente ans peut jouer aussi bien qu’une femme de soixante-dix ans telle pièce de Molière. La féminité ou la masculinité des personnages existe alors plus aisément encore que dans les travestissements classiques où le corps de l’acteur était mis en avant. Dans le Solo Théâtre, le corps s’efface au profit de la voix et du texte, pour que les images surgissent directement dans l’esprit du spectateur, comme portées par une partition vocale.

Dans cette logique, les interprètes choisissent de ne pas être nommés. Ce choix peut sembler frustrant pour un public désireux d’identifier l’artiste à applaudir ou à critiquer. Mais, pour filer la métaphore musicale, l’interprète doit être moins un soliste qu’un orchestre anonyme, capable de porter la multiplicité des voix et des corps. Pour laisser advenir les êtres invisibles du texte, il lui est préférable de ne pas être associé à ses rôles passés ou à son individualité sociale.

L’interprète exploite donc ses caractéristiques physiques avec discrétion : par la magie du verbe, il remodèle sans cesse la même voix et le même visage pour faire naître, dans l’imagination du public, des figures singulières — hommes ou femmes, jeunes ou vieux, minces ou opulents — qui prennent corps sans que le sien ne s’impose.