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Les Livreurs ou
l’art oratoire
au sommet 

01/04/2020
Les Livreurs sont une maison de production qui promeut la littérature et l’art oratoire de manière vivante.
Rencontre avec son co-fondateur, Bernhard Engel.

Découvrir autrement ce qu’il y a à l’intérieur d’un livre et faire du livre un objet artistique. Voilà ce qui se passe tous les ans depuis 2006 dans une salle de l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV). Non sans oublier l’enseignement de l’art oratoire à Paris Assas II. Des cours destinés aux étudiants et menés de main de maître par Bernhard Engel, le co-fondateur des Livreurs, maison de production d’événements littéraires. Mais le talent de cet amoureux des mots et de la littérature ne se cantonne pas aux seules prestigieuses universités parisiennes, ni aux étudiants. Des stages de formation sont également proposés à tous les passionnés de la littérature qui cherchent à peaufiner leur lecture à voix haute. Des événements littéraires inédits sont aussi organisés, comme Le Bal à la Page ou Livres en Tête.

Mais alors, qui est précisément Bernhard Engel ? Cet homme, artisan boulimique des mots et de la langue, naît en 1966 en Allemagne. Fils unique d’un danseur mondain et d’une mère "folle de littérature", il arrive à Paris en 1976, et grandit dans un grand appartement du boulevard Haussmann où il fait rapidement de nombreuses lectures aux invités de passage. Il entame des études au Conservatoire d’Art Dramatique de Strasbourg, pour devenir comédien et le devient. Il obtient le premier prix de diction, le premier prix de comédie classique et de comédie moderne. Il s’inscrit aussi aux Arts-Déco à Paris, où il décroche son DNSAP (Diplôme d’Arts Plastiques). Comédien et scénographe dans différents théâtres, il se produit dans de nombreuses salles de spectacles en France telles que le New Morning, le Divan du Monde, le Musée Carnavalet ou encore au Festival "Les Étonnants Voyageurs" de Saint-Malo. Sans oublier Londres, Istanbul ou encore Vilnius, pour l’étranger. Polyglotte, il lit tous les grands auteurs dans leur langue originale. Il intervient aussi en entreprises, comme formateur pour la prise de parole en public. Figure contemporaine incontournable de la lecture-spectacle, plus grand aux dires de certains qu’un Fabrice Luchini, il revendique d’avoir quelque peu secoué le cocotier de la littérature à voix haute en France.
B.C : Pourriez-vous préciser cette particularité qu’on vous attribue d’avoir quelque peu "secoué le cocotier" de la lecture à voix haute, de façon assez radicale ?

B.E : Aujourd’hui, en France, l’exercice est consacré, on va dire. Parce qu’en France, on a eu du retard sur l’international, comme souvent d’ailleurs. Mais au début, il y a vingt-cinq ans de cela, lire à voix haute en France était une chose incroyable, dérangeante, voire ringarde. Il ne fallait pas avoir grand-chose d’autre à faire pour se livrer à cette activité... Donc, c’était bien, oui. Mais à quoi cela pouvait bien mener ? Depuis, ça a bien changé. Depuis une dizaine d’années, beaucoup de personnes s’y sont mises. Pas toujours glorieusement à mon avis, mais cela n’engage que moi. Lire à voix haute, ça fait bien. Cela donne une forme de crédibilité intellectuelle, un peu comme certains comédiens à une époque, qui faisaient du cinéma d’art et d’essai parce qu’ainsi ils revêtaient une forme d’aura plus légitime. Aujourd’hui, faire une lecture dans un théâtre, ça fait bien ! Mais ça secoue quand même moins le cocotier qu’avant.
B.C : En bravant comme vous l’avez fait à vos débuts les censures diverses, les interdits, les bonnes manières et même un certain conformisme finalement, n’y a-t-il pas dans votre parcours quelque chose d’un peu nombriliste ?

B.E : Oui, probablement... Mon nombril est très présent sur scène, oui, et on me le demande (rires). Mais c’est à mon avis ne voir que le côté négatif de la chose. Le côté positif de ceci, c’est que des gens viennent écouter des auteurs qu’ils n’auraient sans doute jamais lus, comme Proust, Romain Gary ou Edith Wharton. Je touche un public plus large. Il ne faut pas avoir honte du public, il faut le respecter et savoir lui faire honneur. Le nombril peut devenir passerelle, vous savez ... Quand je lis des auteurs, je tente de distiller la part d’intégrité que j’ai toujours eue en moi.

B.C : À quand remonte la création des "Livreurs" ?

B.E : Au tout début, en 1995, nous étions quatre copains : Dominique Vannier qui venait de l’entreprise, Jean-Paul Carminati, avocat et metteur en scène, Thierry et moi. Malheureusement, Thierry nous a quittés. On a commencé à lire à droite, à gauche dans des estaminets de la capitale, comme feu Le Grand Meaulnes, rue Gît-le-Coeur et puis ça a plu, ça a marché. En 1998, on a décidé de fonder ce collectif Les Livreurs.

B.C : Et pourquoi ce drôle de nom ?

B.E : J’ai aimé dans ce mot la connotation un peu ouvrière et artisanale. Il nous correspondait bien. Un mélange du verbe "livrer" et de "diseur" et ce que nous voulions faire, c’était apporter la littérature aux gens, à l’image des aèdes de la Grèce antique qui parcouraient toute la contrée, pour raconter les aventures d’Ulysse et de l’Odyssée. Ou encore des griots d’Afrique.

B.C : À l’heure actuelle que nous livrent donc "Les Livreurs" et par quels différents biais ?

B.E : Depuis 1998, nous avons bien sûr évolué dans notre transmission de la lecture à voix haute et nous avons mis sur pied différents projets comme des Master Classes, des conférences autour des grandes œuvres de la littérature mondiale, des formations de lecture à voix haute et d’art oratoire ouverts à tous, sous forme de stages, en Bourgogne notamment. Mais aussi des formations autour de la prise de parole en public en milieu professionnel. Et plus récemment, nous avons imaginé une formule originale qui combine le rêve, l’écriture et la lecture. Il s’agit d’une formation qui mêle des temps de création et de représentation et dont le but est de développer le potentiel créatif des participants, la connaissance de soi et leur sensibilité. Les 11 et 12 juillet prochains, croisons les doigts, Emmanuelle Trub proposera aussi à des amateurs passionnés par le chant d’explorer leur voix et de découvrir les innombrables vertus énergisantes et euphorisantes de ce chant. Vous trouverez toutes les informations pratiques sur notre site www.leslivreurs.com. Espérons que tous ces projets pourront être maintenus et que les choses reprendront très vite... 
B.C : Mais il me semble que vous oubliez de mentionner un dispositif que nous avons eu la chance de découvrir à deux reprises et que vous avez nommé le "Solo Théâtre". Vous gardez le meilleur pour la fin ?

B.E : Ce n’est pas faux. Les Livreurs sont assez fiers de ce nouveau projet... En fait, le mot d’ordre de notre collectif, c’est lire tout haut ce qu’on lit tout bas et avec le Solo Théâtre, nous avons finalement inventé un nouvel art sur le plan formel. Je m’explique. Il s’agit de la fusion de deux expériences distinctes et disjointes : celle du lecteur, dont l’imagination dépasse la représentation, et celle du spectateur. Et en plus, c’est un théâtre non genré. Des femmes interprètent des rôles d’homme et vice versa. Cela n’existait pas... C’est une révolution et une réconciliation à la fois. L’interprète de la pièce, contrairement à un acteur traditionnel, se fait oublier au profit des images convoquées par et dans sa voix. Ainsi, le public du Solo Théâtre assiste à une représentation de la pièce où il est amené à partager le rapport intime de l’interprète avec le texte, et travaille les dialogues comme une partition sonore, à l’instar d’un musicien soliste. Giorgio Strehler par exemple, le célèbre metteur en scène italien, lisait toute sa pièce devant ses comédiens avant de les faire interpréter. Alors qu’est-ce que c’est ? Un seul-en-scène, un one man ou woman show, un dialogue, un monologue, un jeu pluriel ou une voix unique...? Un peu de tout ça à la fois. Parfois, le Solo Théâtre dérange parce qu’il redéfinit finalement les frontières entre les genres. Si vous prenez Pina Baush par exemple, elle aussi a dérangé au début. On a critiqué son "théâtre-danse". Actuellement, la renommée du Tanztheater n’est plus à prouver et sa renommée est internationale. L’interprète du Solo Théâtre n’est pas qu’un vecteur de texte et d’images. Il incarne les mots. Il est tout entier dans son intention. Et puis, ce dispositif a aussi un intérêt économique notoire, parce qu’on n’engage qu’une seule personne par pièce et forcément cela réduit le coût d’un spectacle... Il a aussi un grand intérêt pédagogique auprès des collégiens et des lycéens, dans la mesure où il renverse les images négatives des pièces classiques notamment. Mais le Solo Théâtre ne se consacre pas qu’aux pièces de théâtre. Nous adaptons aussi d’autres supports, comme des films, des BD. Tout récemment, le 12 mars dernier, juste avant que les portes des théâtres ne se referment provisoirement comme on le sait, nous avons fait lire un manuscrit inédit de Boris Vian, On n’y échappe pas, en présence des célèbres membres de l’OuLiPo, Hervé Le Tellier, Marcel Bénabou entre autres.

B.C : Nous y étions en effet et nous avons passé un très joli moment. Passionné.e.s par Boris Vian et l’OuLiPo, nous ne pouvions pas manquer ce rendez-vous... Et puis, dans ce splendide amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, nous étions au comble du ravissement...

B.E : Je vous remercie. Vous savez, la lecture à voix haute, c’est quelque chose qui s’apprend. C’est une technique qui vise à comprendre comment on doit aborder un texte explicatif par exemple, une scène de combat ou encore un passage lyrique. On aborde avec nos participants comment éviter la lecture neutre, chantée ou mimée. Comment positionner son corps, se décontracter, appréhender son souffle, contrôler les tics physiques, les défauts d’articulation, etc. Cela fait vingt ans que j’ai laissé tomber les planches et les rôles de comédien. Le comédien attend qu’on l’appelle, qu’on lui dise quel costume il doit endosser. Je me sentais comme un cadre dans une entreprise, alors j’ai eu envie d’autres choses et de transmettre ce que j’avais appris autrement, différemment. Si on considère Fabrice Luchini par exemple, quand il lit Céline, il se met en valeur. Il est un peu "en flagrant délit", au détriment de l’auteur. Nous, chez Les Livreurs, nous ne nous mettons pas en valeur. Nous nous devons de disparaître, nous n’interprétons pas de personnages. La lecture à voix haute n’est pas une coutume française. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou encore en Allemagne, cela coule de source. Mais l’écrivain français est plus réticent à confier ses mots à un diseur. C’est culturel. C’est bien pour cela que les élèves en France ont autant de difficultés à lire à voix haute et que pour certains, c’est un véritable sacerdoce.

BC : En guise de conclusion, que pourriez-vous nous dire encore sur votre travail, sur vous ou votre collectif ?

B.E : Assister à une lecture à voix haute, ce n’est pas qu’un passe-temps d’intellos, contrairement à ce que certains pensent. Les Livreurs offrent au public leur amour des textes et des mots, et essayent de faire de la matière littéraire un objet artistique. Je pense qu’on y arrive... Et puis finalement, nous proposons aussi une forme de réaction à l’avalanche marketing dans laquelle, si on regarde bien, l’écrivain est isolé. La lecture à voix haute, c’est un moyen de briser sa solitude et de lui rendre ses lettres de noblesse, au plus profond de lui-même. L’écrivain, ce n’est pas seulement quelqu’un que l’on transporte de plateau de TV en plateau de radio. Et puis l’art oratoire, c’est un avantage dans notre monde où il faut savoir se présenter et défendre ses idées de façon rapide et synthétique, gérer son stress, improviser, gérer ses difficultés.

B.C : Finalement, vous êtes un humaniste...

B.E : C’est possible, oui. Derrière mon grand intérêt pour la littérature et la pédagogie, il me semble en effet que j’ai une vision plutôt humaniste du monde.

B.C : En tout cas, nous vous suivons depuis de nombreuses années et nous espérons que nous pourrons encore pendant longtemps aller danser au Bal à la Page ou Livres en Tête, sans compter !

Brigitte CORRIGOU